Le Ya Ba...

​Ya Ba, la drogue qui rend fou !

dimanche 18 mai 2014
Par Pierre Farang Thaï
Kohlidays
Amphétamine aux effets particulièrement intenses et prolongés, le «Ya Ba» est la drogue de synthèse la plus consommée en Asie du Sud-Est, et notamment en Thaïlande. C’est aussi la plus dangereuse ! Sur le marché de la toxicomanie, les drogues de synthèse, faciles à produire en grande quantité pour un coût modique, prennent une place de plus en plus importante. En témoigne la croissance exponentielle des saisies douanières. D’après le compte rendu de L’«ONUDC» («Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime»), la quantité de pilules confisquée en Asie du Sud-Est a doublé au cours des dernières années : 21.5 tonnes en 2008 à 45 tonnes en 2010. 

En Europe, c’est l’ecstasy, qui se taille la part du lion. Mais en Asie, c’est un autre membre de la famille des amphétamines, beaucoup plus dangereux que tous les autres représentants de ce groupe, qui est en usage : la méthamphétamine, autrement appelée «Ya Ba», la  «drogue qui rend fou». En 2000, 700 millions de ces cachets auraient été consommés en Thaïlande. 2 raisons à cet usage frénétique : le «Ya Ba» est l’amphétamine la plus facile à synthétiser et la moins chère. C’est aussi celle qui produit les effets les plus intenses et les plus longs. Elle est fabriquée essentiellement en Birmanie, pour un coût équivalent à 0,15 euros le comprimé. Ce dernier est revendu 0,76 euros près de la frontière, 3 euros à Bangkok et 38 euros en Europe ! 

Petite histoire de la méthamphétamine 

La méthamphétamine a été synthétisée pour la première fois au Japon en 1893 par le chimiste Nagai Nagayoshi, puis sous forme cristalline en 1919 par le chimiste Akira Ogata. 

Par la suite, elle a été synthétisée, brevetée en 1937 et commercialisée sous cette forme dès 1938 par la société pharmaceutique allemande «Temmler» sous la marque «Pervitin». Comme les amphétamines, elle a largement été utilisée sur les soldats lors de la Seconde Guerre mondiale, notamment des Allemands, des Finlandais, mais également des Japonais et des pilotes de bombardiers américains. L'étude des effets secondaires n'ayant pas été poussée encore très loin à cette époque, des doses assez fréquentes étaient ainsi administrées. 


Elle fût un temps commercialisée comme un médicament aux États-Unis pour divers problèmes médicaux, allant de l'obésité à la dépression. Mais depuis 1970, elle est classée comme stupéfiant. Sa consommation s'est développée à partir de la Corée et des Philippines sur la côte Ouest des États-Unis vers 1985, puis la côte Est, au cours des années 1990.

Au début des années 2000, «l'ice» et le «crystal» ont fait leur apparition sur le marché des drogues britanniques. Aujourd'hui, cette méthamphétamine est fabriquée à partir de divers médicaments. On la trouve fréquemment dans les anciens pays communistes d'Europe. La méthamphétamine a souvent été donnée aux troupes combattantes et aux pilotes en temps de guerre par leur gouvernement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle était d'usage chez la plupart des belligérants, notamment en Allemagne et chez ses alliés sous le nom de Pervitine. 

Durant cette période, l'armée allemande a distribué de la Pervitine dans ses divisions à tous les niveaux. Elle était utilisée sous le nom de «Panzerschokolade», «tablettes Stuka» ou encore «pilules Hermann Göring», le but recherché étant de diminuer l'anxiété et d'augmenter la puissance et la concentration chez les soldats et les pilotes. 

Entre avril et juin 1940, la Wehrmacht et la Luftwaffe auraient utilisé plus de 35 millions de comprimés de Pervitine ! Le 1er juillet 1941, Leonardo Conti, le chef de la santé du Reich, obtint la classification de la Pervitine parmi les produits définis par la loi du Reich sur les opiacés. Il condamna l’usage privé de la Pervitine mais ne remis pas en cause son utilisation à des fins militaires. Cette modification de législation rendit la Pervitine disponible seulement sous prescription, par contre la loi sur les opiacés du Reich ne s'appliquait pas aux forces militaires. Cela n'en a pas réduit l'utilisation de manière significative car les médecins continuèrent de délivrer les prescriptions à une cadence élevée. 

À partir de 1943, la production de Pervitine devenant insuffisante à répondre à la demande, les soldats «en manque» écrivirent à leurs familles pour en obtenir à titre personnel : la Pervitine continua en effet d'être disponible en pharmacie jusque dans les dernières semaines du conflit. 

De l'autre côté du globe, en Thaïlande, dans les années 1960, les comprimés de «Ya Ba» étaient en vente libre dans les stations services, et couramment utilisés par les camionneurs pour rester éveillés sur de longues distances. A la suite de nombreux accidents de la route au bilan très lourd et impliquant des bus, ils furent interdits par le gouvernement thaïlandais en 1970. 

Effets et conséquences 

Le «Ya Ba» est disponible sous 2 formes : la méthamphétamine de base (cristaux), la plus dangereuse, qui peut être fumée avec une pipe à eau, et le chlorhydrate de méthamphétamine (sel), absorbé par voie orale, en comprimé. Cette drogue est consommée comme un excitant, pour la stimulation prolongée qu’elle provoque et qui persiste pendant plusieurs jours. Mais le «Ya Ba» a l’inconvénient d’entraîner une hypertension artérielle et une augmentation du rythme cardiaque. Il expose les consommateurs aux risques d’accidents vasculaires, d’arrêt cardiaque, d’hyperthermie et de convulsions, ainsi qu'une dépression du système immunitaire et de l'asthme. Cependant, les effets secondaires les plus caractéristiques sont psychiques : agressivité, perte de contrôle de soi, tendance à la violence paranoïaque, parfois même des attaques de panique et des hallucinations, pouvant conduire à des actes incontrôlés, sans compter un effet d'éveil important (3, 4 jours sans dormir). 

Les effets de la prise de «Ya Ba» durent de 8 à 24 heures, et se font encore sentir dans le corps pendant au moins 3 jours. Un usage abusif et répété peut entraîner une dépendance, notamment psychologique.

Si la montée est violente, la retombée est, elle, particulièrement dure, avec souvent des idées noires, suicidaires, un sentiment de persécution, une léthargie. Ces symptômes incitent à reprendre la drogue et conduisent facilement, de ce fait, à une consommation abusive répétée et à une dépendance forte. Mais cette dépendance est particulière, en raison d’une accoutumance qui fait que l’effet de la drogue s’épuise après quelques prises. En effet, le «Ya Ba» agit en augmentant la libération d’une substance naturelle, la dopamine dans le cerveau. Après une semaine de consommation, les stocks de dopamine dans le cerveau sont épuisés. Tant qu’ils ne se seront pas reconstitués, les prises n’auront plus d’effet. En Thaïlande, de nombreux usagers (dont beaucoup de «Farangs») sont dépendants. Ils prennent de l’amphétamine ou de la méthamphétamine pendant 7 à 10 jours, puis dorment, et ne sortent de leur torpeur que pour reprendre la drogue... 

En 2012, le site Internet «rehabs.com» a lancé une campagne choc contre la consommation de méthamphétamine. Intitulée « Les horreurs de la méthamphétamine », elle met en scène une série de photos montrant les dégâts physiques que cause cette drogue sur plusieurs années : (site en anglais)

Une drogue étendue sur toute l'Asie du Sud-Est 


Au Myanmar, 800 millions de pilules de méthamphétamine auraient été produites en 2002, dont une partie non négligeable est consommée en Asie du Sud-Est (et notamment en Thaïlande). Et ce, pour des laboratoires qui ont dû être implantés vers 1993. D’une manière générale, la réduction de la culture et de la production d’opium et de coca ont été contrecarrées par un accroissement de la production de drogues de synthèse. 

Cette production et le trafic qui en découle sont situés près de la frontière avec le Royaume de Siam qui subit les effets de la consommation parmi ses habitants. 

À la frontière de la Thaïlande et du Laos, le principal producteur serait une milice ethnique et indépendante alliée à la junte militaire birmane, la «United Wa State Army» («UWSA» ou «Armée Unie de l'État de Wa») qui contrôle une partie de la province de l'État Shan. D'après les spécialistes de la drogue dans le monde, cette armée serait la plus structurée et puissante des producteurs de drogues (près de 30.000 hommes). Depuis une dizaine d'années, en raisons de son tarif très faible et de sa rentabilité pour les trafiquants, cette drogue fait des dégâts de plus en plus importants sur la population thaïlandaise, laotienne et sur les jeunes touristes étrangers. 

Selon des témoignages de réfugiés nord-coréens, la Corée du Nord ferait face à une augmentation rapide de la consommation de méthamphétamine depuis 2007. Près de 50% de la population nord-coréenne adulte en consommerait, du moins dans les régions frontalières avec la Chine, selon une étude de 2013. La drogue, autrefois produite par le régime afin d'être vendue à l'étranger, serait désormais fabriquée par des laboratoires clandestins qui ciblent la consommation interne. 

Tandis que les confiscations d’héroïne, de cocaïne et de cannabis ont été stationnaires entre 2005 et 2009, celles de stimulants de type amphétamine (appelés «STA») ont connu un essor sans équivoque pendant la même période. À l’inverse, des drogues issues de plantes tel que l’opium, les drogues synthétiques peuvent être produites partout avec un faible investissement et restent simples à produire. Elles représentent pour les trafiquants de nouveaux marchés, surtout dans une région où les infrastructures et institutions ne sont pas toujours suffisamment puissantes pour résister. Le nombre de laboratoires de «STA» démantelés est quant à lui passé de 288 à 458 entre 2008 et 2009. 

Pour conclure plus «légèrement», voici le mot de la fin proposé par une publicité thaïe qui traite de manière très personnelle ce fléau. Le message est clair : «Dites non à la drogue !» :